Juin 2015

« Lorsque l'on ressent la crainte de sauter dans le vide, c’est justement là qu’il faut le faire. Sinon, on passe sa vie à faire du surplace. »

Dans A Most Violent Year de Jeffrey C. Chandor

Le rédacteur en chef d'un magazine, dédié aux droits des consommateurs, a tenu à me faire comprendre que mon introduction ne correspondait absolument pas à sa ligne éditoriale: « Vous citez les colonnes de Buren dans votre article alors que 98% de nos lecteurs ne savent pas de quoi il s'agit.»

Pas de place pour un encadré, en revanche d’avantage pour les explications aiguisées quant au prix d'un filet mignon dans une grande surface (bradé de manière surprenante cela-dit), l’avis alerté sur la présence d’huile de palme dans les saucisses à rôtir d’une enseigne connue sans compter les allergènes dans les crèmes solaires, saison oblige.

(...)

L'atmosphère à Paris fût estivale, comme celle d'un mois d'août, la chaleur étouffante en moins. J’ai couru de la gare à une exposition, de l’aéroport au laboratoire, enchaîné les rendez-vous, claqué des bises à double (« c'est à la campagne que l'on fait trois » dit-elle du bout des lèvres, le regard un peu ailleurs), écouté les résumés de vie de ceux qui comptent pour moi et qui s'entremêlent à la mienne malgré la distance, pris des petits noirs au comptoir avec S. avant que chacun de nous ne commencions une journée chargée de travail, dévoré un bobun au Petit Cambodge avec A. et retrouvé N. à l’angle d’une rue.

A plusieurs reprises, il m'a semblé être une sorte de bille de flipper qui percute le bord du cadre d’un bout à l’autre du terrain de jeu, accompagné de ce son métallique, net, précis, laissant peu de place à l’approximation.

A la dame de Saigon, un verre de Billy Gin (concombre écrasé au mortier, trait de sirop de sureau, rasade généreuse de Prosecco et de Gin) dans une main, N., les yeux maquillés de paillettes et les pieds glissés dans des salomés dorées, m'a raconté sa prestation de danse de laquelle elle sortait à peine, son voyage en Islande la semaine précédente et ses projets d’une fraîcheur citadine, celle qui me manque tant dans un pays où l'on met la table à 17h45. La réflexion amusée d'un réalisateur m’est revenue en mémoire : « Quand on fait ses études dans les meilleures conditions avant de finalement obtenir un diplôme d'une école d'audiovisuelle de renom sans difficulté, il est certain que l'on n’est pas doté d'un parcours très exploitable question créativité. En prime, on crée des narcissiques qui techniquement savent faire un film mais qui ignorent comment raconter une histoire. Chaque année, en Suisse, 180 réalisateurs en moyenne arrivent sur le marché. C’est aussi inutile que si l'on formait 180 cosmonautes. »

J'ai pris un Uber pour le rejoindre dans le 10e. Nous avions six mois à rattraper, quitte à se répéter des choses que nous nous étions déjà dites par téléphone ou à travers quelques messages lancés, telles des bouteilles à la mer, lorsque l’un pense à l’autre. Il rentrait d'un week-end champêtre, avait porté un Panama durant 48 heures et fait des pique-niques comme dans un tableau de Seurat: le champagne gardé au frais dans la rivière, retenues par un petit morceau de ficelle, que l’on savoure dans des verres à pied.

Entre deux services, SL, la taille entourée d’un tablier aux motifs colorés, m'a parlé du déroulement magique de son été, de ses vacances sur une île dans le sud qui se profilaient, de son travail d'écriture à côté des fourneaux et d’une voix claire, au détour d'une anecdote, déclara en riant: « embrasser un garçon en soirée est un signe de bonne santé. »

Le lundi midi, il est arrivé un peu en retard et tout en s'installant à la table a lancé sans préambule: « On va faire comme lorsque nous étions au Japon. Choisis pour moi, je te fais confiance. » Ainsi, après avoir passé la commande, il m'a mise à jour des dernières mondanités et donné les nouvelles de ceux que je n’aurais pas le temps de voir cette fois-ci. Je lui ai parlé de mon séjour en Sardaigne, des détails des rencontres auxquels j’accorde toujours tellement d’importance et de ce petit sentier sinueux baigné de lumière, parfois inquiétant aussi, sur lequel j'étais en train d’avancer à ses côtés et duquel mon manque de confiance ponctuel sur la situation aurait, à mille reprises, pu m'en détourner.