tout cela m'appartient

« La musique se passe entre les notes. »

                                         Isaac Stern

Après une journée de cours de qualité moyenne mais obligatoire, alors que nous étions en train de mettre trois tables en bois, à l’équilibre incertain, les unes à côté des autres dans un café manquant de charme, je regrettais déjà mes gestes, d’avoir accepté ce dernier verre et de ne pas savoir refuser les choses. 

« Tu as beau me dire que tu vas bien, je suis persuadée du contraire… Raconte moi! Je veux tout savoir! » insista-t-elle sans tact mais d’une voix claire et les yeux remplis de candeur, faute de connaitre une alternative. Elle me faisait penser à ces enfants qui demandent comment on vient au monde ou pourquoi le ciel est bleu: des questions pertinentes plein la tête mais dénués encore des outils pour pouvoir assimiler les réponses dans leur intégralité. Ne voyait-elle pas que ce n’était ni le lieu, ni le moment? Mon demi fut englouti, presque d’une traite, pour m’échapper au plus vite.  

Plus tard, V. analysait, l’air sûr de lui, tout en fumant une cigarette: « Tu es trop sensible, c’est ton côté japonais qui reprend le dessus. » Je rétorquais, dans un mélange de fatigue : « Faire preuve de bon sens, décoder une atmosphère, être attentif à l’autre en ayant un minimum de savoir-vivre, c’est plutôt ce que j’appelle avoir trente ans et être dans la vie active. » 

Le lendemain matin, encore ensommeillé, il m’a dit dans un souffle « à ce soir ». Je l’ai embrassé puis me suis empressée d’aller à la gare. Ce jour-là, il y eut des appels de Stockholm, des messages de Tokyo mais aussi de Finlande, d’Inde, des quatre coins de France et de Suisse sans oublier New-York et l’Amérique latine. On pensait à moi, la sensation de solitude s’était évaporée d’elle-même et je me suis jurée de m’en souvenir les jours où tout serait à nouveau un peu moins évident.

(…)

A peine installée sur une terrasse choisie par A. qui tenait à déjeuner dans un « endroit joli parce que c’est un jour spécial quand même, d’ailleurs on va prendre du vin », mon portable a vibré sur la table et le début d’un mail s’est affiché sur l’écran. J’ai béni mes lunettes de soleil et me suis levée en prétextant vouloir voir l’intérieur du restaurant avant que les plats n’arrivent.

Ce n’est qu’une fois seule, le calme de mon appartement retrouvé en fin de journée et avant de repartir assister à une performance dans le cadre d’un festival qui serait suivie d’un dîner chez lui, que j’ai osé lire ce mail. Dans un japonais d’une douceur que l’écriture permet parfois, elle partageait un souvenir gravé dans sa mémoire. A peine sortie des brumes de l’anesthésie générale, elle se remémorait cette image: emmitouflée dans une couverture, mon père me tenait dans ses bras, pour le première fois, installé dans un canapé au coin de la pièce. Elle espérait que chacune de mes journées n’étaient pas trop difficiles, que j’allais bien et me souhaitait un joyeux anniversaire.

(…) 

La dernière fois que nous nous étions vus, c’était à côté du métro Malesherbes, c’était au mois d’août, c’était il y a deux ans et je pensais alors ne plus jamais le revoir.

Alors en gardant en tête l’hypothèse qu’il allait peut-être annuler à la dernière minute, je lui ai donné rendez-vous en bas de chez moi à midi dans un petit bar qui ne paie pas de mine mais que j’aime beaucoup. Peut-être en raison du serveur à l’humeur instable, peut-être à cause de l’air de fin de vacances qui règne sur la terrasse, peut-être à cause de ce petit côté canaille, sans doute en raison d’un mélange de tout cela. 

(…)

Ce week-end là, je pris une centaine de fois ce bon vieil ascenseur émotionnel des familles, donna le biberon à un nourrisson, grignota des pizzas aux chanterelles cuites au feu de bois, sentis l’odeur caractéristique de la pluie, ouvris les yeux un dimanche matin avec des restes de mascara sur les cils et, même si le défi n’était pas facile à relever, réussis à lui être reconnaissante, lui qui contre toute attente, m’offrait un peu de répit dans le tumulte de ma vie.