blog mai 2016

 

We take a chance from time to time

And put our necks out on the line

And you have broken every promise that we made

And I have loved you anyway  

                                                               Dans le film Begin Again, de John Carney 

(...) 

« Voyager, c’est aussi s’arrêter. »

                                                               Quelque part sur l’autoroute A6/E15

 

Au décollage, j’ai vu la ville rétrécir peu à peu. Les points d’eau sont devenus aussi petits que de vulgaires flaques de pluie et j’ai senti, provisoirement du moins, quelques-unes de mes responsabilités s’alléger.  

Nous avons longé d’abord l’Italie sur son versant ouest et fait une halte au Qatar, avant de poursuivre le voyage. A 16’000 km de l’Europe, après plus de dix heures de vol, il y a eu le soulagement de l’arrivée. Au moment de saisir ma valise et de me diriger vers la sortie de l’aéroport, j’ai senti mon portable vibrer au fond de mon sac dans lequel se mêlaient des éléments hétéroclites, mais indispensables, pour un long vol. J’ai lu son message rapidement. Il l’avait sans doute pianoté assis sur sa terrasse, le front plissé et concentré, une tasse de café noir trop sucré posée sur la table, une cigarette à peine allumée glissée entre deux doigts de sa main droite alors que sa journée débutait pour lui et que le soleil déclinait pour moi. 

De si loin, l’importance que l’on accorde habituellement aux choses s’était atténuée d’elle-même. 

(…)

Tout au long de ce séjour, j’ai ressenti ce ballotement unique qui berce le coeur d’une émotion à une autre, d’une langue à une autre, d’un monde à un autre, sans aucune transition, avec cette impression constante d’être dans un véhicule flottant sur un système d’air à compression, dont la destination finale est déjà préétablie. Dans cette ville qui, l’air de rien, brasse, broie, caresse, fait trembler selon ses humeurs, 27 millions de personnes chaque jour, je reste toujours déroutée par de simples détails: un arôme familier, un geste mesuré au sens identifiable, les inscriptions d’une enseigne brillants dans la nuit, le son caractéristique à chaque entrée de métro et tous ces instantanés de vie dont j’aime me souvenir, bien plus tard, une fois le voyage terminé.

Cinq mois se sont bientôt écoulés depuis ce premier jour de l’an. Je me souviens que ce matin-là, je m’étais hissée en solitaire au 53e étage d’un building pour contempler de haut, comme pour la défier un peu, cette ville qui ne dort jamais, où la nuit se confond avec le jour de manière assez singulière. Depuis l’immense baie vitrée, j’ai ressenti un petit vertige en observant, presque hypnotisée, le ciel d’un bleu éclatant, qui se prolongeait jusqu’à la mer. Je réalisais soudain tout le vaste champ des possibles et me suis demandée combien de messages avaient traversé l’immensité de ce ciel au cours des dernières heures. 

Aujourd’hui, pianotant ce texte sur la table de mon balcon, dans ce nouvel appartement où la lumière est très belle, entourée de quelques objets que je déplace précieusement d’un déménagement à un autre, je m’efforce de retrouver les instants de répit, ceux qui ont réussi à me porter jusqu’ici: la saveur sucrée des cocktails dans un bar tenu par des moines en Stan Smith, des dégustations avec S. dans ce nouveau bar à saké rue Tiquetonne, du Brahms en faisant la cuisine, fenêtres ouvertes, avec du vin rouge acheté au marché, un dîner dans une maison qui ressemblait étrangement à l’Empire des lumières de Magritte, une journée entière dans cet appartement aux poutres apparentes en plein coeur du 1er arrondissement où nous avons préparé une sauce chimichurri avec Cyn. et des rires en entendant un garçon, très sûr de lui, me dire « tu connais Paris? J’habite tout près, au Mans ».

J’ignore encore ce qui m’attend ces prochains mois mais, alors que je suis dans ses bras, les phrases d’O. me reviennent en mémoire, sans crier gare, et je sens que l’été sera doux: « Ta sensibilité est un don. Fais en ton or et non ton plomb. On est bouleversé mais on vit, c’est précieux. Chérissons ceux et ce qu’il y a à chérir à commencer par nous-même. N'oublie pas que tu as un chemin chahuté mais beau, passionnant et passionné. »