Blog Janvier 2017

C’est en sortant de la bibliothèque que je croise Mme S. Elle me présente ses condoléances du ton qu’ont les bonnes gens. Elle veut manifestement me réconforter. Quelque sotte cousine doit lui affirmer régulièrement qu’elle seule, Mme S., sait trouver les mots dans les situations douloureuses. A force, elle a fini par s’en convaincre. 

Dans Vivre près des tilleuls de L’Ajar

Il n’y a jamais de fin à Paris et le souvenir qu’en gardent tous ceux qui y ont vécu diffère d’une personne à l’autre. Nous y sommes toujours revenus, et peu importait qui nous étions, chaque fois, ni comment il avait changé, ni avec quelles difficultés - ou quelle facilité - nous pouvions nous y rendre. Paris valait toujours le déplacement, et on recevait toujours quelque chose en retour de ce qu’on lui donnait. 

Dans Paris est une fête d’Ernest Hemingway 

Je me souviens m’être crispée en voyant son nom s’afficher sur l’écran de mon téléphone, je savais ce qu’elle allait m’annoncer et ça n’a pas manqué: « J’ai été virée », m’a-t-elle dit d’une traite. Certains auraient mentionné les termes de « rupture de contrat » pour rendre cette forme d’échec moins brute, moins frontale mais ce n’était pas son genre. 

La décision avait été prise par ses supérieurs après une courte discussion dans l’une des vastes salles de réunion située au deuxième étage de la société. Il avait été inutile, pour les personnes habilitées à ce pouvoir décisionnel, de développer outre mesure le cas de figure d’une banalité classique. Chacun avait eu son petit air silencieux mais entendu, celui dont on use dans les grandes entreprises helvétiques, qui font de l’honnêteté une pierre angulaire du fonctionnement dans son ensemble, mais si préoccupées à le faire croire qu’elles en oublient son application réelle. Tout avait été savamment orchestré en amont pour que la précipitation lui permette beaucoup de choses, excepté la clairvoyance.

(…)

Durant les deux derniers mois, j’ai assisté à un mariage au sein d’une splendide cathédrale, dansé au milieu d’une ancienne abbaye, dîné avec un rockeur japonais, pris dans mes bras un nouveau-né lors d’un après-midi glacial de décembre, recueilli pour les besoins d’un article les propos d’une femme à la réussite parfaite mais à la solitude palpable, pris mes marques dans ce nouvel appartement dont le parquet fraîchement vernis me réjouit chaque matin, vécu un Noël des plus paisibles avec lui, mesuré la chance de l’avoir à mes côtés, pris souvent le train et aimé le retrouver, dans ce bar choisi par ses soins, lui arrivé en avance, moi, à l’heure, comme cela avait toujours été le cas entre nous.

En parallèle de tout cela, il a fallu vivre, continuer à travailler en s’appliquant à trouver de la douceur aux choses, détourner la trajectoire des situations qui allaient droit au mur, lui expliquer poliment que signer l’un de mes articles avec son nom n’était pas très élégant, apprendre à se fier à cette précieuse intuition forgée au gré des expériences, faire en sorte de ne pas sursauter aux sons des sirènes venants suspendre le murmure citadin, mettre du coeur là où il en manque cruellement et rire en entendant « un écureuil c’est un rat qui a mis une robe de soirée ».

(…)

Lors de cet apéro, ballon de vin rouge à la main, elle rebondit prestement sur l’une de mes anecdotes de voyage, avec ce débit parisien réconfortant, en me contant son expérience d’une année dans un pays du nord de l’Europe. Il a été question d’adaptations culturelles, de réajustements, de babillages dans une langue qui n’était pas la sienne et de cet air réjoui qu’elle se tenait de garder malgré, elle l’avouait elle-même, l’épuisement que cela pouvait engendrer à long terme. Tout cela faisait étrangement écho à ce que je connaissais et me sentais soudain moins seule avec mes ressentis. Puis vint l’histoire d’une soirée importante pour sa carrière, la description de sa robe de couturier, sortie de sa housse pour l’occasion, suivi de celles de la salle de réception à la décoration sans fausse note, des amuses-bouches délicats, des chandeliers en argent, de l’ambiance chaleureuse mais où tout semblait néanmoins mesuré et pétri par les convenances des schémas établis. Elle m’expliqua la montée de stress qu’elle avait ressenti au moment de prendre place autour d’une table dressée à la perfection pour une vingtaine de personnes, la lumière tamisée, le cliquetis des couverts sur la fine porcelaine tout aussi discret que les rires des convives et l’effroi, à l’idée de faire une quelconque erreur. Pendant que je nous resservais un second verre, sa voix s’interrompit et son visage se fendit d’un large sourire, signes qu’elle était prête à me dévoiler la chute de ce long récit. Enthousiaste, je la pressais à poursuivre, ce qu’elle fit sans attendre. Elle me parla donc de son désarroi lorsque toute l’attention de l’assemblée avait été portée sur elle. Son hôte l’avait, en effet, interrogée sur sa récente installation en Scandinavie ainsi que l’avancement de sa thèse. Elle me raconta avoir alors déposé prestement ses couverts afin de pouvoir, dans un premier temps, s’essuyer le coin de la bouche à l’aide de sa serviette, et dans un second temps, formuler mentalement sa phrase. Tout était si bien parti qu’elle ignore encore aujourd’hui ce qui la poussa à répondre … en espagnol. 

(…) 

Dans la cage d’escalier, je croise le propriétaire de mon appartement : « Ca tombe bien, figurez-vous que j’ai un petit cadeau pour vous. Ce n’est pas grand chose mais quand même ». Je crois deviner qu’il s’agit du fameux pot de confiture aux pommes, confectionnée dans l’un de ses domaines à la campagne, dont il me vante la saveur à chaque rencontre imprévue. Je patiente devant la porte ouverte, qui me laisse le loisir d’admirer ses tableaux de scènes de chasse accrochés dans le hall de l’entrée selon un ordre presque mathématique, et le revoilà, la mine réjouie, me mettant dans les mains un détecteur de fumée d’incendie flambant neuf, avec pile alcaline 9V fournie, d’une garantie de cinq ans.