La mascarade était au bout du chemin

« L’humour est une manière de communiquer qui permet de dépasser l’obstacle de la timidité. C’est un signal de fumée permettant de faire passer un message important qui, si je l’exprimais littéralement, serait en fait moins efficace. L’ironie cache souvent un moment dramatique. » 

                                                                                                                                                                                    Maurizio Cattelan 

« Mon père était un taiseux. Avant de mourir, il m’avait cité cette phrase merveilleuse: « Ce n’est pas preuve de bonne santé que d’être parfaitement à l’aise dans une société de malades. » Il me voyait, souffrant des mêmes malentendus que lui, traînant partout  mon hypersensibilité, paralysée par le regard des autres, baissant les yeux, rasant les murs, fuyant le contact et m’en voulant. Il m’aura fallu des années de travail sur moi-même pour surmonter cela. Sans doute est-ce difficile à comprendre pour qui n’est jamais passé par là. Mais soutenir le regard de quelqu’un sans que mon coeur batte à tout rompre, accepter d’être moi sans faire semblant, telle quelle, pacifiée… Oui il m’aura fallu des années pour parvenir à cet équilibre. 

Dans L’illusion délirante d’être aimée de Florence Noiville

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À l’arrivée de l’été, lorsque les grandes artères citadines se vident brusquement, partir au débotté pour explorer le pays est en soit un  luxueux avant-goût de bonheur. 

C’est accompagnée d’une sensation de liberté que j’ai donc, à mon tour, abandonné Paris avec le premier train du matin. Au bout de la route, j’ai retrouvé la torpeur milanaise, ses tonalités chantantes, ses parfums et ses saveurs célébrées à chaque repas. Chaque jour, j’ai été séduite. Par la pâleur virginale de l’aube. Par la sensation de l’humidité collante, cette moiteur tiède et entêtée, qui s’accrochait sur la peau. Par toutes ces nuances d’ocre et de beige des façades. Par les vitrines désuètes des vieilles pâtisseries. Par le silence des églises. Par la voix rassurante du vieil aubergiste qui me souhaitait une « buonanotte » lorsqu’il me tendait la clé de ma chambre après la nuit tombée. 

Puis, il y a eu la parenthèse tessinoise, une région à la douceur de vivre évidente qui m’est profondément gravée dans le coeur et dont je connais certains chemins de traverse.

Un dimanche soir donc, dans le train qui longe le lac Majeur, le morceau « Are you serious » d’Andrew Bird passe en boucle dans mon casque audio. D’ici à quelques minutes, je vais retrouver celui qui m’allège un peu la vie ces derniers temps. Je sais que lorsqu’il me prendra dans ses bras comme un petit paquet livré par DHL, je pourrai enfin lui tendre mon Longchamp, suspendre mes cogitations et me laisser porter.   

Ces quelques jours ont été rempli de grandes tablées joyeusement animées dans le jardin attenant à la villa, de bises à triple, de verres de trop, de lendemains baignés de soleil suivis de petits-déjeuners aux airs de film français. Je garde en mémoire de délicieuses sensations dont la simple évocation me transporte immédiatement à une saison qui n’est plus: le fraîcheur sous le pied au contact de la pierre lisse des grands escaliers de la maison, les regards échangés, l’étirement des chaudes soirées ou l’odeur des nuits contre lui.

C’est sans doute un peu à cause de tout cela qu’au moment de voir son dos sur le quai de cette toute petite gare qui sentait bon les vacances, j’eus le sentiment cruel, presque enfantin, d’être abandonnée à une immense solitude. Même si, d’ici à quelques heures, je serai à nouveau entourée pour trinquer à d’autres retrouvailles. Il est indéniable qu’après avoir goûté à l’insouciance sereine, le retour à la réalité, momentanément oubliée mais qui piétinait impatiemment de me retrouver, avait été quelque peu brutal. 

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Une dizaine de jours plus tard, il me faut à nouveau remplir mon sac de voyage, effectuer les mêmes gestes, réfléchir aux cadeaux, penser à l’essentiel en prévision d’un week-end à la campagne dont on parle depuis des mois à l’occasion d’un anniversaire, qui prend petit-à-petit des allures de mariage indien.

Le voyage fut long. J’eus aisément le temps d’observer le soleil décliner et les arbres se découper en ombres chinoises avant que la campagne environnante ne soit enveloppée d’un noir d’encre. Partis à l’heure du déjeuner, ce n’est qu’après avoir roulé des centaines de kilomètres et traversé des dizaines de villages endormis que nous sommes arrivés au domaine. Le soulagement ressenti au moment de retirer la clé de contact de la voiture ne fut cependant que de très courte durée. 

A l’aube, allongée en robe d’été sur la pelouse qui entoure la maison de famille, après une nuit sans sommeil, je pense aux événements de l’année écoulée, aux choix qu’il m’a fallu prendre, aux différentes rencontres, aux choses que j’ai acquises ou délaissées.  

Dans ce calme matinal, mes rêveries deviennent un refuge. Je ferme les yeux. Des images de mon dernier voyage en Asie ne tardent pas à surgir une à une. Je revois avec précision les marchands ambulants encombrants les trottoirs, les marchés à l’activité incessante, les complexes hôteliers ultramodernes côtoyants les habitations de fortune, les temples aux dorures flamboyantes, les supérettes sur-climatisées et le long des canaux, les maisons en bois sombre construites sur pilotis à la stabilité miraculeuse. Je me souviens de la cacophonie exaltée de cette ville insomniaque à la faim insatiable engloutissant les âmes, l’argent et les énergies. Je retraverse mentalement le labyrinthe citadin où, comme en réponse à cette agitation affolée, les moines scandent leurs prières dans un rythme à la lenteur ronronnante parfaitement calibré dans sa temporalité. Chargés d’offrandes ou de fleurs de jasmin tressées en guirlande, les croyants semblent y puiser une forme précieuse d’équilibre. 

Le flux de mes souvenirs s’interrompt soudain par le joyeux « bonjour » d’une femme élégamment habillée. Même de loin, je reconnais la silhouette de la mère de mon hôte. Tout en me relevant, je lui fais un signe de la main. Arrivée à sa hauteur pour lui offrir un pot de romarin, elle me demande : « Avez-vous vu des chevreuils ce matin? Il y en a toujours au bord de la piscine à cette heure-ci. » 

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La soirée d’anniversaire se déroule avec une prévisibilité qui ne laisse que peu de place aux belles surprises. Autour de la grande table en plastique trônent un bol de salade de riz imbibée de vinaigre balsamique et d’olives non-dénoyautées, une trentaine de coupes de champagne remplies à mi-hauteur et une pile d’assiettes en céramique dépareillée. Les discussions animées par ceux qui ont troqué leur Berluti contre des espadrilles vont bon train. Il suffit de tendre l’oreille pour entendre parler de cas exceptionnels de droit de succession avant qu’un grand à lunettes déclare en plaisantant : « on ne va pas parler de boulot toute la soirée ». La messe est dite. Il sera ensuite question du prix au mètre carré à Paris selon les arrondissements, la prise de poids d’une chanteuse lambda et de l’aventure d’une stagiaire avec l’avocat-associé d’un cabinet réputé. Plus tard, en pensant sans doute me faire plaisir, on m’affirmera que « Genève est une ville trop calme mais où on y gagne bien sa vie » et que « le Japon est un pays magnifique même si on y parle très mal l’anglais ». Pendant que chacun partagera sa petite anecdote du même acabit avec ce plaisir tangible de ceux habitués à être écoutés, je m’interroge sur les bases du savoir-vivre en société, les limites du racisme ordinaire passif et la fierté de partager sa méconnaissance du monde. 

En attendant l’heure de la délivrance du lendemain, jour du départ, je joue le jeu, je souris, je reste polie et je me sens de plus en plus démunie.

Pour le moment, j’ignore qu’il me sera possible de rendre les ressentis de cette absurde mascarade plus légers et moins douloureux. Je ne connais pas encore le pouvoir de l’oubli, celui qui me fera placer dans un recoin de ma mémoire les 1300 km parcourus, les conditions d’hébergement discutables, l’ambiance d’école de commerce, les plaisanteries potaches pour lesquelles je conviens être très mauvais public, surtout lorsqu’elles ne sont pas tempérées par d’autres conversations. Je n’ai pas conscience que bien plus tard, lorsque tout sera enfin terminé, lorsqu’il sera occupé par la préparation d’un espuma grâce à un nouvel appareil ménager, je serai en mesure de redéfinir certaines amitiés qui ne me tiennent, effectivement, moins à coeur.