Paris-Kyoto

23 janvier 2017

Tenter de faire du mieux que l’on peut

Blog Janvier 2017

C’est en sortant de la bibliothèque que je croise Mme S. Elle me présente ses condoléances du ton qu’ont les bonnes gens. Elle veut manifestement me réconforter. Quelque sotte cousine doit lui affirmer régulièrement qu’elle seule, Mme S., sait trouver les mots dans les situations douloureuses. A force, elle a fini par s’en convaincre. 

Dans Vivre près des tilleuls de L’Ajar

Il n’y a jamais de fin à Paris et le souvenir qu’en gardent tous ceux qui y ont vécu diffère d’une personne à l’autre. Nous y sommes toujours revenus, et peu importait qui nous étions, chaque fois, ni comment il avait changé, ni avec quelles difficultés - ou quelle facilité - nous pouvions nous y rendre. Paris valait toujours le déplacement, et on recevait toujours quelque chose en retour de ce qu’on lui donnait. 

Dans Paris est une fête d’Ernest Hemingway 

Je me souviens m’être crispée en voyant son nom s’afficher sur l’écran de mon téléphone, je savais ce qu’elle allait m’annoncer et ça n’a pas manqué: « J’ai été virée », m’a-t-elle dit d’une traite. Certains auraient mentionné les termes de « rupture de contrat » pour rendre cette forme d’échec moins brute, moins frontale mais ce n’était pas son genre. 

La décision avait été prise par ses supérieurs après une courte discussion dans l’une des vastes salles de réunion située au deuxième étage de la société. Il avait été inutile, pour les personnes habilitées à ce pouvoir décisionnel, de développer outre mesure le cas de figure d’une banalité classique. Chacun avait eu son petit air silencieux mais entendu, celui dont on use dans les grandes entreprises helvétiques, qui font de l’honnêteté une pierre angulaire du fonctionnement dans son ensemble, mais si préoccupées à le faire croire qu’elles en oublient son application réelle. Tout avait été savamment orchestré en amont pour que la précipitation lui permette beaucoup de choses, excepté la clairvoyance.

(…)

Durant les deux derniers mois, j’ai assisté à un mariage au sein d’une splendide cathédrale, dansé au milieu d’une ancienne abbaye, dîné avec un rockeur japonais, pris dans mes bras un nouveau-né lors d’un après-midi glacial de décembre, recueilli pour les besoins d’un article les propos d’une femme à la réussite parfaite mais à la solitude palpable, pris mes marques dans ce nouvel appartement dont le parquet fraîchement vernis me réjouit chaque matin, vécu un Noël des plus paisibles avec lui, mesuré la chance de l’avoir à mes côtés, pris souvent le train et aimé le retrouver, dans ce bar choisi par ses soins, lui arrivé en avance, moi, à l’heure, comme cela avait toujours été le cas entre nous.

En parallèle de tout cela, il a fallu vivre, continuer à travailler en s’appliquant à trouver de la douceur aux choses, détourner la trajectoire des situations qui allaient droit au mur, lui expliquer poliment que signer l’un de mes articles avec son nom n’était pas très élégant, apprendre à se fier à cette précieuse intuition forgée au gré des expériences, faire en sorte de ne pas sursauter aux sons des sirènes venants suspendre le murmure citadin, mettre du coeur là où il en manque cruellement et rire en entendant « un écureuil c’est un rat qui a mis une robe de soirée ».

(…)

Lors de cet apéro, ballon de vin rouge à la main, elle rebondit prestement sur l’une de mes anecdotes de voyage, avec ce débit parisien réconfortant, en me contant son expérience d’une année dans un pays du nord de l’Europe. Il a été question d’adaptations culturelles, de réajustements, de babillages dans une langue qui n’était pas la sienne et de cet air réjoui qu’elle se tenait de garder malgré, elle l’avouait elle-même, l’épuisement que cela pouvait engendrer à long terme. Tout cela faisait étrangement écho à ce que je connaissais et me sentais soudain moins seule avec mes ressentis. Puis vint l’histoire d’une soirée importante pour sa carrière, la description de sa robe de couturier, sortie de sa housse pour l’occasion, suivi de celles de la salle de réception à la décoration sans fausse note, des amuses-bouches délicats, des chandeliers en argent, de l’ambiance chaleureuse mais où tout semblait néanmoins mesuré et pétri par les convenances des schémas établis. Elle m’expliqua la montée de stress qu’elle avait ressenti au moment de prendre place autour d’une table dressée à la perfection pour une vingtaine de personnes, la lumière tamisée, le cliquetis des couverts sur la fine porcelaine tout aussi discret que les rires des convives et l’effroi, à l’idée de faire une quelconque erreur. Pendant que je nous resservais un second verre, sa voix s’interrompit et son visage se fendit d’un large sourire, signes qu’elle était prête à me dévoiler la chute de ce long récit. Enthousiaste, je la pressais à poursuivre, ce qu’elle fit sans attendre. Elle me parla donc de son désarroi lorsque toute l’attention de l’assemblée avait été portée sur elle. Son hôte l’avait, en effet, interrogée sur sa récente installation en Scandinavie ainsi que l’avancement de sa thèse. Elle me raconta avoir alors déposé prestement ses couverts afin de pouvoir, dans un premier temps, s’essuyer le coin de la bouche à l’aide de sa serviette, et dans un second temps, formuler mentalement sa phrase. Tout était si bien parti qu’elle ignore encore aujourd’hui ce qui la poussa à répondre … en espagnol. 

(…) 

Dans la cage d’escalier, je croise le propriétaire de mon appartement : « Ca tombe bien, figurez-vous que j’ai un petit cadeau pour vous. Ce n’est pas grand chose mais quand même ». Je crois deviner qu’il s’agit du fameux pot de confiture aux pommes, confectionnée dans l’un de ses domaines à la campagne, dont il me vante la saveur à chaque rencontre imprévue. Je patiente devant la porte ouverte, qui me laisse le loisir d’admirer ses tableaux de scènes de chasse accrochés dans le hall de l’entrée selon un ordre presque mathématique, et le revoilà, la mine réjouie, me mettant dans les mains un détecteur de fumée d’incendie flambant neuf, avec pile alcaline 9V fournie, d’une garantie de cinq ans.

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17 août 2016

Le temps d'un été

Le temps d'un été

 

La puissance, c’est le pouvoir que l’on prend sur autrui. 

La liberté, c’est le pouvoir que l’on prend sur soi-même. 

                                                                                             Denis de Rougemont

 

C’était comme ça à l’époque. On venait à Paris avec une chemise de nuit, un crayon et un Rolleiflex. 

                                                                                             Sabine Weiss

Lors d’un entretien contenant toutes les questions d’usage, la doctoresse n’a pu s’empêcher d’hausser soudain le sourcil. Bien qu’imperceptible, j’ai senti néanmoins, dans son oeil, comme un doute à propos de ce que je venais de lui traduire. 

Elle a répété sa question. J’ai répété la réponse. Le patient, quant à lui, a pris un stylo et a écrit sur un bloc notes, posé tout en haut d’une pile de documents, deux chiffres. 

Cette fois, la doctoresse m’a jeté un regard qui en disait beaucoup trop. Sans aucune inflexion de la voix, afin de ne pas affecter le cours des choses, j’ai repris: « oui, 80 cigarettes par jour pendant 50 ans. » Malgré tout, je le savais, la consultation prenait déjà une tournure différente. 

Consommation d’alcool? Evidemment mais en quantité réduite maintenant. Opération? Oui, suite à une morsure à la main gauche. Autre chose? Une lourde intervention au coeur. Le patient précise avoir, à chaque fois, appelé un ami avant de composer le numéro des secours. Activité sportive? Une salle de sport à son domicile, dotée de plusieurs machines, a récemment été installée. 

La mesure de la tension artérielle est sans appel: relativement haute. « Habituellement, je n’ai pas ce problème… », ose le patient japonais subitement blagueur avec un coup d’oeil à la femme qui l’ausculte: « C’est parce que je la trouve très belle », poursuit-il. « La blouse blanche fait toujours son petit effet » risque la doctoresse avec un rire un peu forcé, qui s’interrompt rapidement. Elle lui demande de bien vouloir s’allonger. 

Derrière le rideau blanc tiré, je continue de traduire: « Respirez profondément, retenez votre respiration quelques secondes, respirez à nouveau normalement. Sentez-vous une douleur ici? Et là? Bon. Maintenant, levez-vous et essayez de toucher le sol avec vos mains. Sentez-vous des vertiges? Non? Très bien. Vous pouvez vous rhabiller. » 

Bruits de vêtements qui glissent sur la peau puis ceux des chaussures que l’on enfile, à la hâte, en faisant taper le bout du pied sur le linoléum aseptisé. Claquement rapide des talons du médecin pour regagner son bureau face auquel le patient s’est installé sans un mot. 

C’est à ce moment là que j’ai compris. Grâce à son T-shirt mal remis, qui laissait entrevoir un bout de son dos, tout faisait enfin sens.

Au Japon, les inscriptions indélébiles sur le corps, avec un dégradé de couleurs dans les tons azurs, sont strictement interdits. Sauf pour certains. 

Sur le chemin du retour, j’ai songé aux dernières heures qui venaient de s’écouler. La veille, Stan Smith aux pieds, à la frontière allemande privatisée à l’occasion d’une soirée de lancement d’un nouveau modèle de montre, je me souviens avoir profité de l’étirement du temps sans empressement.  Dans ce rythme, faussement apaisé des heures creuses, marqué par l’euphorie procurée par l’écoulement généreux de vin blanc, les discussions allaient bon train. J’ai aimé l’enthousiasme communicatif, une parenthèse suspendue qui donne l’impression de pouvoir la toucher du bout des doigts car elle a le mérite d'être savourée encore longtemps après. 

Quelques jours plus tard, à cette buvette, après une journée d’écriture, d’échanges de messages et d’une demie-heure de natation, nous avons discuté avec une honnêteté dénuée d’attentes et de jeux superflus. La soirée, chargée en confessions sur les ressentis de nos différentes étapes de vie, celles qui nous façonnent et nous sculptent sans aucun ménagement mais dont on ressort grandit (du moins nous l’espérons), fût un moment de grâce coloré par la lumière estivale. 

(…)

« La suivre à New York? Rien que l’idée de devoir tout recommencer à zéro, alors qu’ici je suis le roi du pétrole, était impossible… Tu vois, ce qui me plaît dans ma ville, c’est de la connaître par coeur. Par exemple, je sais exactement par quelle rue passer pour éviter les bouchons aux heures de pointe. Tu comprends? » m’a-t-il demandé, engoncé dans son costume onéreux d'une marque italienne qu’il avait pris soin de nommer. Je réalisais les limites cruelles du pouvoir monétaire: il ne sera jamais en mesure d'acheter l’élégance.  

De toute manière, mon esprit s’est dissipé instantanément et a eu le mérite de me rappeler cette interrogation entendue au début de l’été, certes grinçante mais, qui dans le fond, me paraissait arriver à point nommé: « Vous ne trouvez pas qu’ici, les gens se plaisent à contempler la mort? »

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24 mai 2016

Il a fallu promettre

blog mai 2016

 

We take a chance from time to time

And put our necks out on the line

And you have broken every promise that we made

And I have loved you anyway  

                                                               Dans le film Begin Again, de John Carney 

(...) 

« Voyager, c’est aussi s’arrêter. »

                                                               Quelque part sur l’autoroute A6/E15

 

Au décollage, j’ai vu la ville rétrécir peu à peu. Les points d’eau sont devenus aussi petits que de vulgaires flaques de pluie et j’ai senti, provisoirement du moins, quelques-unes de mes responsabilités s’alléger.  

Nous avons longé d’abord l’Italie sur son versant ouest et fait une halte au Qatar, avant de poursuivre le voyage. A 16’000 km de l’Europe, après plus de dix heures de vol, il y a eu le soulagement de l’arrivée. Au moment de saisir ma valise et de me diriger vers la sortie de l’aéroport, j’ai senti mon portable vibrer au fond de mon sac dans lequel se mêlaient des éléments hétéroclites, mais indispensables, pour un long vol. J’ai lu son message rapidement. Il l’avait sans doute pianoté assis sur sa terrasse, le front plissé et concentré, une tasse de café noir trop sucré posée sur la table, une cigarette à peine allumée glissée entre deux doigts de sa main droite alors que sa journée débutait pour lui et que le soleil déclinait pour moi. 

De si loin, l’importance que l’on accorde habituellement aux choses s’était atténuée d’elle-même. 

(…)

Tout au long de ce séjour, j’ai ressenti ce ballotement unique qui berce le coeur d’une émotion à une autre, d’une langue à une autre, d’un monde à un autre, sans aucune transition, avec cette impression constante d’être dans un véhicule flottant sur un système d’air à compression, dont la destination finale est déjà préétablie. Dans cette ville qui, l’air de rien, brasse, broie, caresse, fait trembler selon ses humeurs, 27 millions de personnes chaque jour, je reste toujours déroutée par de simples détails: un arôme familier, un geste mesuré au sens identifiable, les inscriptions d’une enseigne brillants dans la nuit, le son caractéristique à chaque entrée de métro et tous ces instantanés de vie dont j’aime me souvenir, bien plus tard, une fois le voyage terminé.

Cinq mois se sont bientôt écoulés depuis ce premier jour de l’an. Je me souviens que ce matin-là, je m’étais hissée en solitaire au 53e étage d’un building pour contempler de haut, comme pour la défier un peu, cette ville qui ne dort jamais, où la nuit se confond avec le jour de manière assez singulière. Depuis l’immense baie vitrée, j’ai ressenti un petit vertige en observant, presque hypnotisée, le ciel d’un bleu éclatant, qui se prolongeait jusqu’à la mer. Je réalisais soudain tout le vaste champ des possibles et me suis demandée combien de messages avaient traversé l’immensité de ce ciel au cours des dernières heures. 

Aujourd’hui, pianotant ce texte sur la table de mon balcon, dans ce nouvel appartement où la lumière est très belle, entourée de quelques objets que je déplace précieusement d’un déménagement à un autre, je m’efforce de retrouver les instants de répit, ceux qui ont réussi à me porter jusqu’ici: la saveur sucrée des cocktails dans un bar tenu par des moines en Stan Smith, des dégustations avec S. dans ce nouveau bar à saké rue Tiquetonne, du Brahms en faisant la cuisine, fenêtres ouvertes, avec du vin rouge acheté au marché, un dîner dans une maison qui ressemblait étrangement à l’Empire des lumières de Magritte, une journée entière dans cet appartement aux poutres apparentes en plein coeur du 1er arrondissement où nous avons préparé une sauce chimichurri avec Cyn. et des rires en entendant un garçon, très sûr de lui, me dire « tu connais Paris? J’habite tout près, au Mans ».

J’ignore encore ce qui m’attend ces prochains mois mais, alors que je suis dans ses bras, les phrases d’O. me reviennent en mémoire, sans crier gare, et je sens que l’été sera doux: « Ta sensibilité est un don. Fais en ton or et non ton plomb. On est bouleversé mais on vit, c’est précieux. Chérissons ceux et ce qu’il y a à chérir à commencer par nous-même. N'oublie pas que tu as un chemin chahuté mais beau, passionnant et passionné. » 

 

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15 février 2016

C’est le changement de saison

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« Je suis sur le canapé du salon avec Antoine, mon mari. Nous nous sommes racontés notre journée, brièvement, l’essentiel pensons-nous, après le Conservatoire j’ai fait trois accordages, celui de la rue de l’Abreuvoir puis deux seulement l’après-midi, je suis rentrée tôt, j’ai fait les courses et préparé des papillotes de saumon en buvant un bon verre de vin, c’est simple. Et j’aime ça. La journée accomplie. Et juste. »

Dans Nous étions faits pour être heureux de Véronique Olmi

A 7h28, après avoir descendu les 4 étages et traversé la cour, embrassé  S. deux fois, m’être installé sur le siège arrière pour étendre ma jambe gauche plâtrée, j’ai entendu le chauffeur, à qui je venais de donner l’adresse d’un hôtel près de Montparnasse, rebondir à voix haute sur un propos d’une émission de radio que je n’écoutais pas: « C’est vrai ça. Il n’y a qu’en France que l’on fait l’effort d’apprendre des langues étrangères. Vous voyez, moi par exemple, je prends des cours d’anglais depuis deux semaines. »  

Trente minutes plus tard, dans le grand lobby de cet établissement d’affaires, j’ai retrouvé quinze ingénieurs et le président d’un laboratoire arrivés la veille après un long vol. Il y eut des salutations sans éclats de voix, des présentations, des sourires, des têtes inclinées à 45 degrés et des échanges de cartes de visite dans les règles de l’art. Ce premier acte bouclé, le marathon pouvait commencer. 

En fin de journée, dans un état un peu second, j’ai observé en solitaire les pressés qui traversaient la Place de Clichy. Il faisait déjà sombre, l’air était froid et les klaxons allaient bon train mais pour moi, ce moment était un précieux sas de décompression. Dans l’agitation caractéristique de l’heure de pointe, je reprenais mon souffle en savourant un verre de Saint-Emilion, avant de rejoindre N. et A. où les retrouvailles seraient, je le savais déjà, simples, douces et remplies d’attentions à l’égard de chacun. 

Quelques jours plus tard, dans un petit bar tendance du moment, où la conception du confort des tabourets surélevés en métal est assez discutable, je lui racontais les deux articles en cours de rédaction, le recueil de nouvelles sur lequel je travaillais et les photos que j’espérais pouvoir prendre lors de mon prochain voyage, là-bas. 

Alors que j’étais en train de partager, non pas des anecdotes de vie mais bien plus, je vis sa main, couverte de bijoux (dont le montant  total devait sans doute dépasser le PIB de plusieurs pays réunis), balayer nonchalamment une mouche invisible avant que sa bouche ne s’anime: « non mais quand je te demande de me raconter tes futurs projets, je te parle de vrais projets, comme celui, tu sais, d’avoir des enfants, avec lui. » Je hélais le serveur et commandais un second cocktail.

(…) 

Dans cette salle confinée et réservée aux entretiens, entourée de cinq personnes au regard sérieux et en blouse blanche, j’ai dû, à la question « comment aviez-vous rêvé votre vie? », rendre mon point de vue le plus précis possible, en prenant soin de choisir mes mots. 

« Vous avez donc toujours voulu être … libre? » 

« Oui », ai-je répondu, presque essoufflée de fatigue, par tout ce que ces trois petites lettres représentaient dans ma construction.

Plus tard, après avoir repris mes esprits, j’écoutais avec amusement un ancien étudiant de l’Ecole du Louvre conclure, de manière très sérieuse, son récit par: « Je trouve qu’il règne ici une atmosphère aussi étrange que si la famille Adam’s rencontrait la famille Pierrafeu. Tu ne trouves pas? »

J’ai bien sûr ri et me suis alors soudain souvenue des paroles d’un scénariste enthousiaste qu’il m’avait été donné de rencontré quelques mois auparavant: « Mon bureau était d’abord situé dans un quartier rempli de producteurs et de journalistes. A l’heure de l’apéro, on se retrouvait entre nous et les sujets de discussions retombaient immanquablement sur les problèmes de subventions et sur la morosité du milieu. Vous n’imaginez pas comme ça me déprimait. Plus tard, nos locaux ont été déplacé à côté d’un hôpital psychiatrique et un aérodrome. On buvait des verres avec les psychiatres et les pilotes. Et là je peux vous dire qu’il y avait un sujet de film tous les jours. » 

 

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17 décembre 2015

Tout cela m'appartient

tout cela m'appartient

« La musique se passe entre les notes. »

                                         Isaac Stern

Après une journée de cours de qualité moyenne mais obligatoire, alors que nous étions en train de mettre trois tables en bois, à l’équilibre incertain, les unes à côté des autres dans un café manquant de charme, je regrettais déjà mes gestes, d’avoir accepté ce dernier verre et de ne pas savoir refuser les choses. 

« Tu as beau me dire que tu vas bien, je suis persuadée du contraire… Raconte moi! Je veux tout savoir! » insista-t-elle sans tact mais d’une voix claire et les yeux remplis de candeur, faute de connaitre une alternative. Elle me faisait penser à ces enfants qui demandent comment on vient au monde ou pourquoi le ciel est bleu: des questions pertinentes plein la tête mais dénués encore des outils pour pouvoir assimiler les réponses dans leur intégralité. Ne voyait-elle pas que ce n’était ni le lieu, ni le moment? Mon demi fut englouti, presque d’une traite, pour m’échapper au plus vite.  

Plus tard, V. analysait, l’air sûr de lui, tout en fumant une cigarette: « Tu es trop sensible, c’est ton côté japonais qui reprend le dessus. » Je rétorquais, dans un mélange de fatigue : « Faire preuve de bon sens, décoder une atmosphère, être attentif à l’autre en ayant un minimum de savoir-vivre, c’est plutôt ce que j’appelle avoir trente ans et être dans la vie active. » 

Le lendemain matin, encore ensommeillé, il m’a dit dans un souffle « à ce soir ». Je l’ai embrassé puis me suis empressée d’aller à la gare. Ce jour-là, il y eut des appels de Stockholm, des messages de Tokyo mais aussi de Finlande, d’Inde, des quatre coins de France et de Suisse sans oublier New-York et l’Amérique latine. On pensait à moi, la sensation de solitude s’était évaporée d’elle-même et je me suis jurée de m’en souvenir les jours où tout serait à nouveau un peu moins évident.

(…)

A peine installée sur une terrasse choisie par A. qui tenait à déjeuner dans un « endroit joli parce que c’est un jour spécial quand même, d’ailleurs on va prendre du vin », mon portable a vibré sur la table et le début d’un mail s’est affiché sur l’écran. J’ai béni mes lunettes de soleil et me suis levée en prétextant vouloir voir l’intérieur du restaurant avant que les plats n’arrivent.

Ce n’est qu’une fois seule, le calme de mon appartement retrouvé en fin de journée et avant de repartir assister à une performance dans le cadre d’un festival qui serait suivie d’un dîner chez lui, que j’ai osé lire ce mail. Dans un japonais d’une douceur que l’écriture permet parfois, elle partageait un souvenir gravé dans sa mémoire. A peine sortie des brumes de l’anesthésie générale, elle se remémorait cette image: emmitouflée dans une couverture, mon père me tenait dans ses bras, pour le première fois, installé dans un canapé au coin de la pièce. Elle espérait que chacune de mes journées n’étaient pas trop difficiles, que j’allais bien et me souhaitait un joyeux anniversaire.

(…) 

La dernière fois que nous nous étions vus, c’était à côté du métro Malesherbes, c’était au mois d’août, c’était il y a deux ans et je pensais alors ne plus jamais le revoir.

Alors en gardant en tête l’hypothèse qu’il allait peut-être annuler à la dernière minute, je lui ai donné rendez-vous en bas de chez moi à midi dans un petit bar qui ne paie pas de mine mais que j’aime beaucoup. Peut-être en raison du serveur à l’humeur instable, peut-être à cause de l’air de fin de vacances qui règne sur la terrasse, peut-être à cause de ce petit côté canaille, sans doute en raison d’un mélange de tout cela. 

(…)

Ce week-end là, je pris une centaine de fois ce bon vieil ascenseur émotionnel des familles, donna le biberon à un nourrisson, grignota des pizzas aux chanterelles cuites au feu de bois, sentis l’odeur caractéristique de la pluie, ouvris les yeux un dimanche matin avec des restes de mascara sur les cils et, même si le défi n’était pas facile à relever, réussis à lui être reconnaissante, lui qui contre toute attente, m’offrait un peu de répit dans le tumulte de ma vie.

 

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01 octobre 2015

A bout de souffle

 

A bout de souffle

« La vie nous sourit. 

Elle se moque. »

                                                                       Benjamin-Ididore Juveneton

Au milieu d’une nuit chaude d’été, où la lumière de la lune mêlée à diverses cogitations et le bruit de la rue m’avaient maintenue en éveil, je ressentis le besoin pressant de quitter cette ville dont le moindre détail m’était devenu difficile à supporter. Si de part mon métier, être immergé dans le monde est primordial il devient, parfois aussi, nécessaire de lui tourner le dos afin que la vie des autres ne parvienne pas à fragiliser la mienne. 

Je pris donc le premier train.

(…)

Près de la gare, dans ce café, où on m’avait déjà attendue autrefois, je suis arrivée l’épaule alourdie d’un gros sac rempli de courses faites lors de cette courte escapade. Je l’ai reconnu de loin mais je me suis approchée de lui doucement, comme on le ferait avec un oiseau craintif, prêt à s’envoler. Je l’ai observé quelques instants. Il a jeté un oeil à sa montre puis a continué à feuilleter le journal, dont aucune page, ainsi tournée, n’était sans doute lue. 

Dans un mail rempli de cette humilité douce qui n’appartient qu’à elle, SL me racontait comment un matin du mois d’août, elle s’était réveillée en avance, habillée avec le premier T-shirt à portée de main avant d’enfourcher son vélo pour aller faire la ronde des vendeurs de journaux, rarement ouverts à Paris à cette période de l’année. Une fois l’objet de sa convoitise acquis, c’est l’émotion à fleur de peau qu’elle commanda un café au comptoir puis entama la lecture de sa première nouvelle publiée dans Libération en quatrième de couverture. A la lecture de son message, je ne pu m’empêcher d’être très émue par l’enchaînement des mots choisis pour me conter cet épisode important, par cette émotion partagée et par la fierté que je ressentais pour elle. 

La prochaine fois que nous nous verrons, dans ce petit café rue du Chevaleret dans le 13e, à quelques mètres à peine du métro BNF, il sera question, je pense, de cette boule au ventre au moment d’entamer un travail d’écriture et de celle d’un autre type, qui pèse encore d’avantage sur cet endroit bien précis situé entre le ventre et le coeur, au moment où l’on décide d’exposer ses textes, au delà du cercle rassurant des intimes. 

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08 septembre 2015

La longue route de sable

La longue route de sable

« Je t’ai aimé parce que tu es le seul homme que je connaisse qui ose porter sur lui tous ses âges. Du tout petit enfant à l’homme de cinquante ans qui garde en lui la beauté de son adolescence et ses contradictions, ses faiblesses, son rire, sa poésie, ses rêves. Voilà. » 

                                                                                                                                                                   Véronique Olmi

 

                                                                                                                                        Au bord de cette plage, été 2015 

Un après-midi, je lui ai raconté, tout en sirotant une bière, qu’à l’âge où mes petits camarades dressaient des listes longues comme le bras au père Noël, mon frère et moi n’avions jamais été bercé par ce mensonge d’adulte. « Et le développement de la notion de rêve alors? » s’enquit-il, le regard presque inquiet. 

A vrai dire… Je réalisais à quel point j’avais autorisé mes rêves à guider ma route en lui donnant un cap. 

(…) 

Dorénavant, à l’heure où la chaleur n’a pas encore surchauffé le bitume, la patronne du café en bas de chez moi s’enquiert, avant de prendre ma commande, si je vais bien, si je pars en vacances ou si je souhaite du sucre. Ce genre d’attention me donne la douce impression d’avoir, somme toute, réussi à déposer une ancre dans le quartier.  

Durant ces derniers mois, je me suis levée à des heures où seuls les bébés et les serveuses du Starbucks sont réveillés, pris des trains pour aller traduire « injection à l’acide hyarulonique » ou    « azote liquide » dans une clinique réputée pour savoir faire disparaître le passage du temps sur les visages que l’on retrouve figés sur le papier glacé des magazines à gros tirages, griffonné des anecdotes sur des feuilles volantes avant que ma mémoire ne me joue des tours, bu un nombre indécent de coupes de champagne avec une journaliste hollandaise au sud de l’Autriche près de la frontière slovène, pris un speed boat pour aller dîner dans un château tout droit sorti d’un conte et suivi un championnat européen de beach volley assise sur une estrade réservée. 

Sur ma nouvelle table de travail s’entassent publications diverses, numéros de téléphone importants, ébauches d’articles dont le contenu varie entre la vulnérabilité des castors en bas âge et le lancement d’une montre connectée d’un groupe horloger helvétique en passant par l’agriculture biodynamique et les golfs tokyoïtes. 

Un jour où j’expliquais mon désarroi face à une situation désagréable, il me dit pour me consoler: « Tu sais, pour éviter les gens que l’on n’aime pas sur les quais de train, il suffit d’avoir l’air absorbé dans la lecture d’un Picsou magazine. Il faut d’ailleurs toujours en avoir un dans son sac. »

Un samedi en fin de matinée, elle m’annonçait son mariage par téléphone. Entre deux rires un peu nerveux, elle me révélait également la mauvaise réaction de sa tante, non-conviée aux festivités. Après avoir raccroché, je me suis rappelée avec nostalgie nos dix ans d’amitié: les séjours prolongés à mon domicile parisien où, avec elle, j’avais partagé une partie de mon quotidien. Nous comblions les interstices de ces moments par des appels et des mails dans lesquels nous nous racontions avec une honnêteté précieuse, nos histoires sentimentales, nos attentes, nos envies, nos idéaux et le développement de nos chemins professionnels respectifs. A bien y réfléchir, tout cela faisait partie de l’évolution de notre construction d’adulte. A ces souvenirs que j’égrenais telles des billes d’un chapelet, mon coeur s’est soudain serré: à aucun moment de son récit, il n’avait été question de faire partie de sa courte liste d’invités célébrant cette union, qui, pour moi, concrétisait aussi cet ensemble. Je restais perplexe quant à la maladresse de cet appel. 

« Il est temps de laisser derrière toi tes chères vieilleries, Vierge, de t’éloigner à pas de loup de la tradition, de faire tes adieux aux fantômes du passé, de t’arracher à la nostalgie du bon vieux temps. Une table rase s’impose, car de nombreux rendez-vous avec l’avenir t’attendent, et il serait dommage de les rater en t’obstinant à ressasser des souvenirs. » présageait-il jeudi dernier. 

Notre orgueil ne nous encourage jamais à croire aux horoscopes mais il faut avouer qu’ils ont parfois quelque chose d’assez déroutant. 

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14 juillet 2015

Savoir sauter dans le vide

Juin 2015

« Lorsque l'on ressent la crainte de sauter dans le vide, c’est justement là qu’il faut le faire. Sinon, on passe sa vie à faire du surplace. »

Dans A Most Violent Year de Jeffrey C. Chandor

Le rédacteur en chef d'un magazine, dédié aux droits des consommateurs, a tenu à me faire comprendre que mon introduction ne correspondait absolument pas à sa ligne éditoriale: « Vous citez les colonnes de Buren dans votre article alors que 98% de nos lecteurs ne savent pas de quoi il s'agit.»

Pas de place pour un encadré, en revanche d’avantage pour les explications aiguisées quant au prix d'un filet mignon dans une grande surface (bradé de manière surprenante cela-dit), l’avis alerté sur la présence d’huile de palme dans les saucisses à rôtir d’une enseigne connue sans compter les allergènes dans les crèmes solaires, saison oblige.

(...)

L'atmosphère à Paris fût estivale, comme celle d'un mois d'août, la chaleur étouffante en moins. J’ai couru de la gare à une exposition, de l’aéroport au laboratoire, enchaîné les rendez-vous, claqué des bises à double (« c'est à la campagne que l'on fait trois » dit-elle du bout des lèvres, le regard un peu ailleurs), écouté les résumés de vie de ceux qui comptent pour moi et qui s'entremêlent à la mienne malgré la distance, pris des petits noirs au comptoir avec S. avant que chacun de nous ne commencions une journée chargée de travail, dévoré un bobun au Petit Cambodge avec A. et retrouvé N. à l’angle d’une rue.

A plusieurs reprises, il m'a semblé être une sorte de bille de flipper qui percute le bord du cadre d’un bout à l’autre du terrain de jeu, accompagné de ce son métallique, net, précis, laissant peu de place à l’approximation.

A la dame de Saigon, un verre de Billy Gin (concombre écrasé au mortier, trait de sirop de sureau, rasade généreuse de Prosecco et de Gin) dans une main, N., les yeux maquillés de paillettes et les pieds glissés dans des salomés dorées, m'a raconté sa prestation de danse de laquelle elle sortait à peine, son voyage en Islande la semaine précédente et ses projets d’une fraîcheur citadine, celle qui me manque tant dans un pays où l'on met la table à 17h45. La réflexion amusée d'un réalisateur m’est revenue en mémoire : « Quand on fait ses études dans les meilleures conditions avant de finalement obtenir un diplôme d'une école d'audiovisuelle de renom sans difficulté, il est certain que l'on n’est pas doté d'un parcours très exploitable question créativité. En prime, on crée des narcissiques qui techniquement savent faire un film mais qui ignorent comment raconter une histoire. Chaque année, en Suisse, 180 réalisateurs en moyenne arrivent sur le marché. C’est aussi inutile que si l'on formait 180 cosmonautes. »

J'ai pris un Uber pour le rejoindre dans le 10e. Nous avions six mois à rattraper, quitte à se répéter des choses que nous nous étions déjà dites par téléphone ou à travers quelques messages lancés, telles des bouteilles à la mer, lorsque l’un pense à l’autre. Il rentrait d'un week-end champêtre, avait porté un Panama durant 48 heures et fait des pique-niques comme dans un tableau de Seurat: le champagne gardé au frais dans la rivière, retenues par un petit morceau de ficelle, que l’on savoure dans des verres à pied.

Entre deux services, SL, la taille entourée d’un tablier aux motifs colorés, m'a parlé du déroulement magique de son été, de ses vacances sur une île dans le sud qui se profilaient, de son travail d'écriture à côté des fourneaux et d’une voix claire, au détour d'une anecdote, déclara en riant: « embrasser un garçon en soirée est un signe de bonne santé. »

Le lundi midi, il est arrivé un peu en retard et tout en s'installant à la table a lancé sans préambule: « On va faire comme lorsque nous étions au Japon. Choisis pour moi, je te fais confiance. » Ainsi, après avoir passé la commande, il m'a mise à jour des dernières mondanités et donné les nouvelles de ceux que je n’aurais pas le temps de voir cette fois-ci. Je lui ai parlé de mon séjour en Sardaigne, des détails des rencontres auxquels j’accorde toujours tellement d’importance et de ce petit sentier sinueux baigné de lumière, parfois inquiétant aussi, sur lequel j'étais en train d’avancer à ses côtés et duquel mon manque de confiance ponctuel sur la situation aurait, à mille reprises, pu m'en détourner.

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31 mai 2015

Une chose après l'autre

 tout reprend sens

"Tous les jours, nous faisons face à de petites tragédies. La bonne nouvelle? Nous finissons toujours par les surmonter." 

                                                                                                      A. Demidoff

 

Dans cette clinique, à quelques pas d’un petit jardin où le gazon est coupé avec un soin d’orfèvre et dans lequel même les moineaux semblent avoir l’air en meilleur forme, on s’y déplace du monde entier. Certains y viennent pour un simple bilan de santé et d’autres pour la séduisante promesse d’un rajeunissement intégral avec, en prime, un lissage de la peau grâce aux bienfaits des cellules issues de la panse de moutons noirs. 

Avant la première consultation, assise dans un petit fauteuil beige de la salle d’attente, c’est dans un japonais d’une douceur infinie qu’elle m’a expliqué avoir toujours le cœur serré lorsqu’elle se retrouvait témoin de la complicité créée entre une mère et sa fille. « C’est idiot à mon âge mais je les envie terriblement. Ma mère a quitté ce monde avant que je ne sois capable de comprendre, qu'au delà de ses problèmes liés à la boisson, elle était une femme formidable. Il est dorénavant trop tard pour avoir des regrets. » Malgré un regard soudain assombri et des silences qui en disent beaucoup plus qu’ils ne le devraient, son sourire est resté figé sur son visage. L’arrivée du pneumologue, au serrement de main énergique, a mis fin à notre conversation mais elle venait sans le savoir, de bouleverser le mien, de cœur. 

Au moment de me remémorer que ce jour là, il m’avait fallu employer sans sourciller des termes comme «leucocyte», «palpitation», «hépatite» ou «apnée du sommeil» et que la semaine précédente, ma timidité maladive avait dû être momentanément rangée au placard pour poser ma voix sur les ondes d’une chaîne de radio nationale ou encore avant de m’exprimer face à un public venu en masse, je réalisais à quel point mon métier m’amenait souvent à mes limites, bien malgré moi, dans des environnements variés.

Ainsi, après ces va-et-vient de discussions, que j’essaie de rendre le plus fluide possible et dont je ne mesure jamais l’effort en simultané, c’est sur une terrasse de mon nouveau quartier, là où la bière pression est toujours accompagnée d’une petite planche de poulpe grillé assaisonné de sel et de paprika fumé, que j’ai aimé qu’il pose ce regard à la fois doux et amusé sur mes anecdotes à la fin d’une journée où le monde m’avait semblé tourner un peu à l’envers. 

« Dans le domaine du manga, il n’y a aucune différence entre un professionnel reconnu et un artiste talentueux. Le premier a trouvé un éditeur tandis que l’autre n’a pas eu cette chance, voilà tout. » En traduisant ces propos à un jeune dessinateur au succès récent, je me souviens avoir baissé les yeux et fait mine de ne rien remarquer lorsqu’en guise de réponse, des larmes à peine contenues sont apparues et qu’il s’est levé de table alors que les entrées venaient d'être servies.

Face aux petits aléas de la vie qui me font, l’air de rien, tanguer intérieurement au point de me dire que je ferais mieux d’adhérer, une fois pour toutes, aux propos de personnes raisonnables à la vie bien ordonnée, une parenthèse totalement imprévue s’est présentée, repoussant mes interrogations et offrant une joyeuse perspective à une fin de semaine chargée émotionnellement parlant. C’est la tête déjà un peu ailleurs que j’ai rempli un sac de voyage à la va-vite en empoignant sans grande conviction quelques affaires passe-partout : un short en jeans, des chemises, une paire de sandales en cuir achetée chez un artisan en Italie, une étole bleu Klein, mes Wayfarer, un pull en cachemire et un rouge à lèvres corail. 

Se sont succédés des réveils aux aurores face à une mer turquoise, une traversée en bateau pour atteindre cette île où l'odeur des pins qui y règne m’émeut à chaque fois et me rappelle passablement de souvenirs, des bains de soleil, un pique-nique dans un champs d’oliviers, des retrouvailles, des anchoïades trouvées juste à temps au cœur d’un marché sur le point de fermer, des verres glacés de rosé pêche sur la place de la liberté avec D., des messages remplis de tout ce que j’aime qui arrivent au moment où je m’y attends le moins, des petits déjeuners où l’on prend son temps et des attentions que chacun porte, à sa manière et à son propre rythme. 

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11 avril 2015

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photo

No one laughs at God in a hospital

No one laughs at God in a war

No one's laughing at God

When they're starving or freezing or so very poor

(…)

No one laughs at God

When their airplane starts to uncontrollably shake

No one's laughing at God

When they see the one they love hand in hand with someone else

And they hope that they're mistaken

                                                          Regina Spektor, « Laughing with » 

 

Pendant que sa voix envahit la cuisine, je découpe avec application des légumes achetés au marché à l’aide d’un couteau en céramique. Sur la table, du vin rouge dans un grand verre à pied et huit bougies allumées dont les flammes dansent indépendamment des autres.  

« Mettre les pommes de terre préalablement coupées en morceaux dans un plat allant au four, ajouter des gousses d’ail non épluchées, faire couler un filet généreux d’huile d’olive, déposer quelques branches de thym et des olives vertes pimentées. Enfourner le tout à 200 °C et laisser cuire doucement. »

Certes, les gestes pour accomplir cette recette manquent d’originalité mais sont, à mon plus grand étonnement, d’une facilité précise et ont ce pouvoir, presque thérapeutique, d’offrir de l’apaisement aux choses. Le temps d’une soirée, ont disparu les recherches d’appartement, les nuits sans sommeil, la sensation de devoir se plier comme un origami face aux décisions des autres, les discussions forcées, la désagréable nécessité de prendre des rôles dont on se passerait volontiers, les petites contrariétés du quotidien que j’essaie, dans la mesure du possible, de rendre moins brusques. Le silence de la cuisine, entrecoupé parfois par les sirènes des ambulances sur le chemin de l’hôpital, me permet alors de reprendre un peu mon souffle. Pour mettre du vernis brillant à ce tableau peint avec la lame d’un cutter mal aiguisé, je me remémore les confidences honnêtes partagées en plein milieu de la nuit, les fous rires suite aux situations absurdes, le goût de l’artichaut grillé sur un lit de carpaccio de lotte à Santa Margherita Ligure un dimanche après-midi face à la mer, le plaisir ressenti au moment de voir son nom s’afficher sur l’écran de mon portable, la floraison des crocus dans le parc, les mots d’une douceur propre à F. entre deux sushis, les discussions animées au comptoir avec S., le jeu d’actrice de M. sur cette scène de théâtre qui s’améliore toujours un peu plus, les fenêtres que l’on ouvre en grand pour faire entrer le soleil qui illumine le parquet, le plateau de fruits de mer en compagnie de G. qui a cette capacité d’écoute rare chez un homme, le plaisir d’écouter une vigneronne décrire avec simplicité la création d’un « moment » lorsqu’un vin est dégusté entre amis et ce cadeau inattendu - des boucles d’oreille en verre soufflé -, arrivé de Tokyo dans un emballage aérien. 

Il y a eu aussi ce séjour dans cette ville, traversée par le Rhin à la frontière de l’Allemagne, dont j’ai particulièrement aimé le charme distillé à chaque coin de rue. Là-bas, ce sont enchaînés dix jours de travail d’une intensité rare, ponctués par de nouvelles amitiés, de discussions en trois langues, de cette présentation de soi caractéristique face à des personnes que l’on ne connait pas, de l’obligation professionnelle d’être enjouée même après de trop courtes nuits et de tous ces moments qui sont loin d’être aussi stables que l’amplitude d’une montre trois aiguilles, dotée de ce fameux poinçon de Genève, mais qui me font sentir terriblement vivante. 

Si certains voient, dans mes silences soudain et mes retraits momentanés de la spirale de la vie, du dédain prétentieux, c’est, en réalité, un acte de protection vital, là où je me permets de tourner le dos à ces questions inquisitrices qui ne comblent, dans le fond, qu’une curiosité brute dénuée d’empathie comme je la conçois. 

Allongée sur mon lit, les yeux au plafond, au moment de songer qu’il ne me reste à peine quelques semaines avant de devoir remplir mes cartons pour la troisième fois en moins de deux ans, je réalise que je n’aurais finalement jamais installé d’abat-jour à l’ampoule suspendue dans ma chambre à coucher. 

 

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